Le sujet du moment

Un élément relatif à l’œuvre, à la vie ou aux méthodes de travail de Francis Bacon est développé de façon régulière par des historiens de l’art, des chercheurs, des photographes, des artistes ou des amis de Francis Bacon.

juin 2017
L’exposition Francis Bacon à Moscou, en 1988

Foule patientant à l’extérieur du hall de l’exposition de Moscou
Photographe et copyright : James Birch

En mars 1985, Mikhail Gorbatchev a été nommé secrétaire général du Parti communiste de l’Union soviétique. Les choses commençaient à changer. En décembre 1985, je dirigeais une galerie sur Kings Road, où nous exposions de jeunes artistes, en particulier Grayson Perry et les néo-naturistes. Je voulais montrer mon écurie de jeunes artistes à New York. Un jour, à une soirée, un ami m’a dit que je ferais mieux de les exposer à Moscou. Je l’ai rappelé le lendemain, et il m’a conseillé de prendre contact avec la délégation soviétique auprès de l’UNESCO à Paris. J’y ai alors rencontré le représentant de cette délégation, un certain M. Klokov. Au cours d’un déjeuner, il m’a donné le nom d’un membre de l’Union des artistes de l’URSS, organisme qui s’occupait de l’œuvre des peintres vivants, et qui pourrait sans doute m’assister. Six mois plus tard, j’ai reçu un télégramme dans lequel on m’invitait à Moscou pour discuter de ma proposition – nous étions en juillet 1986. J’y suis allé avec un groupe d’autres personnes qui souhaitaient négocier avec l’URSS, car à l’époque, c’était la seule façon de s’y introduire. Deux ou trois jours seulement après mon arrivée à Moscou, j’avais déjà compris qu’il était impossible d’y exposer les peintres de mon écurie, mais que le protocole exigeait que j’aille voir un grand nombre de peintres dans leur atelier. Au fil de nombreuses discussions généreusement arrosées de vodka, je leur ai demandé quel artiste anglais ils aimeraient avant tout voir exposé à Moscou. Tous m’ont répondu : « Francis Bacon ». J’ai alors demandé à Klokov s’il pensait qu’une exposition Francis Bacon serait acceptable et populaire en URSS et il a répondu que çà le serait.  Quelques mois après mon retour à Londres, j’ai ouvert une nouvelle galerie sur Dean Street, à Soho (Birch & Conran), proposant pour son inauguration une exposition de Pop Art britannique. Ce soir-là, Francis Bacon est venu au vernissage accompagné de Denis Wirth-Miller. Plus tard, pendant le dîner, j’ai demandé à Francis s’il aimerait exposer à Moscou. Il m’a répondu « Oh, j’adorerais » -  il venait juste de se faire éreinter par la critique aux États-Unis. Le lendemain, j’ai appelé Klokov à Moscou, ce qui supposait de s’y prendre cinq heures à l’avance.

John Edwards devant le tableau de Francis Bacon Étude pour un autoportrait – Triptyque (1985-1986)
à l’exposition de Moscou
Photographe et copyright : James Birch

Au départ, Bacon était inquiet car il se demandait comment réagiraient les propriétaires de ses œuvres à l’idée d’un prêt pour une exposition en URSS mais ça ne semble apparemment pas avoir posé de problème. Nous avons monté une petite rétrospective, comprenant 22 tableaux, dont des diptyques et des triptyques de toutes les périodes de son œuvre. La galerie londonienne de Bacon, la Marlborough Fine Art, était très enthousiaste.  Bacon fut assisté dans sa sélection des œuvres de Miss Beston de la galerie Marlborough, bien que certaines d’entre elles furent rejetées par le premier secrétaire de l’Union des artistes, car jugées trop pornographiques.

L’exposition fut inaugurée le 22 septembre 1988, dans la salle de l’Union des artistes de Moscou (à peu près de la même taille que la Hayward Gallery de Londres). C’était la toute première fois qu’un artiste occidental vivant de premier plan exposait en URSS. Le processus alambiqué qui a permis son organisation jette un éclairage intéressant sur les attitudes très différentes qui prévalaient alors en URSS concernant l’art et son organisation.

John Edwards devant le tableau de Francis Bacon Trois études pour un portrait de John Edwards (1984)
à l’exposition de Moscou
Photographe et copyright : James Birch

Francis lui-même attendait impatiemment le vernissage. C’était en effet un fervent admirateur de l’œuvre du réalisateur Eisenstein, en particulier de la scène montrant la nurse sur les marches de l’escalier monumental d’Odessa, dans Le Cuirassé Potemkine, l’une de ses sources pour ses portraits de papes hurlant. Il apprenait par ailleurs le russe avec un cours sur cassette. Il aurait pu arrêter le projet d’exposition à plusieurs reprises, en raison de problèmes de coûts et de santé, mais il tenait absolument à ce qu’elle ait lieu et me faisait une confiance totale, car nous nous connaissions depuis mon enfance. Malheureusement, ses problèmes de santé l’empêchèrent de faire le voyage, mais lorsque je suis rentré de Moscou, il m’a demandé de tout lui raconter dans le moindre détail.

L’exposition fut un immense succès.

James Birch